Jeudi 21 juillet 4 21 /07 /Juil 19:35

Hommage hypocrite de Sarkozy à nos mortsIl pleuvait sur Paris, ce mardi 19 juillet. Le ciel semblait à l’unisson de la douleur muette des soldats qui, dans la Cour d’Honneur des Invalides, veillaient les dépouilles de leurs camarades tombés en Afghanistan quelques jours plus tôt. Les yeux fixes et  humides, le visage parcouru d’imperceptibles tremblements, ils évoquaient en pensée ces jeunes hommes, peut-être rencontrés au cours d’une mission, et qui accomplissaient là à leur manière leur ultime prise d’armes.

 

Triste 14 juillet en vérité! Sept morts en l’espace de quatre jours, comme pour rendre tragiquement obsolète notre article du 10 juillet, qui rappelait que soixante-trois d’entre nous avaient déjà perdu la vie sur une terre qu’ils n’auraient jamais dû fouler. Interrogé sur le caractère insupportable pour l’opinion française de ces morts inutiles, l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste reconnu de la Première Guerre Mondiale, replaçait l’hécatombe dans une juste perspective: soixante-dix morts, c’est deux heures de combat en 1914-1918; mais il ajoutait que les neuf cents morts quotidiens de la Grande Guerre ont été “consentis” par la nation tout entière parce qu’elle se savait menacée dans son existence même et qu’elle avait répondu au péril par une “levée en masse” comparable dans l’esprit à celle de 1792. C’est bien là la différence: quoi de commun entre le magnifique et terrible sacrifice de 1914 et la “mort par imposture” de soixante-dix soldats qui devaient bien voir, dans cette funeste vallée de la Kapisa, à quelle impasse les avaient menés les raisonnements à courte vue de nos politiques?

 

On prête à Clemenceau ce mot célèbre et savoureux selon lequel la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires. On lui donnera raison pour la guerre qu’il eut à porter et qu’il gagna avec le concours d’une population qu’il sut rassembler et remettre en marche au moment où elle doutait de l’issue. C’est que Clemenceau connaissait l’histoire de son pays et qu’il savait de quelle ferveur nationaliste était animé le peuple français. L’inculture et le manque de psychologie en politique sont rédhibitoires. Appliquées à la situation afghane, elles ont été suicidaires: comment une coalition internationale menée par un George W. Bush qui ignorait jusqu’à son élection où se trouvait l’Afghanistan pouvait-elle espérer dicter sa loi à un peuple qui avait repoussé les Anglais au XIXème siècle et l’Armée Rouge à la fin du XXème? Comment pouvait-on être dupe des motifs invoqués par les Américains pour leur intervention?: prétendre établir une démocratie parlementaire au pays des seigneurs de la guerre relevait à tout le moins de l’humour et plus vraisemblablement du cynisme. Jacques Chirac se comporta, quand il engagea le contingent français en 2001, en allié aveugle des Etats-Unis: pouvait-il ignorer les dessous du “nouvel ordre mondial” américain tout entier acquis aux desseins d’Israël et à l’idée d’un enveloppement de l’Iran? Le même Chirac, sans doute froissé par l’arrogance grandissante des Américains et leur méconnaissance totale des réalités du Proche-Orient, sut leur tenir tête sur l’Irak en 2003. Nicolas Sarkozy ne connut pas ces atermoiements: celui qu’Eric Besson, du temps où il était socialiste, appelait un “néo-conservateur américain à passeport français”, s’aligna sans vergogne sur la diplomatie américaine, renforçant les effectifs français en Afghanistan dès l’année de son élection. Il faudra un jour que l’actuel locataire de l’Elysée s’explique sur le sens de son tropisme américain, qui le jeta dans les bras des Etats-Unis au moment même où ceux-ci révélaient le délabrement profond de leur économie et la faillite de leur modèle politique et culturel. Les dix morts de l’embuscade d’Uzbin, en août 2008, sonnèrent comme un terrible coup de semonce: la France, qui n’avait plus connu un tel carnage depuis l’attentat de 1983 contre l’immeuble Drakkar à Beyrouth, qui avait coûté la vie à cinquante-huit hommes, comprit qu’il n’y avait plus lieu de poursuivre un engagement inutile et dangereux. Nicolas Sarkozy choisit de s’obstiner en dépit du bon sens.

 

Faut-il savoir gré au président de nous avoir indirectement cité deux fois en appuyant théâtralement la formule “Honneur et Patrie” pour tresser des couronnes à ceux que son inconséquence criminelle venait de sacrifier? Oser soutenir que nos soldats ne sont pas morts “pour rien” en dit assez sur la cécité politique du personnage et sur le culot qui lui tient lieu de dialectique. Aucun stratège digne de ce nom ne peut ignorer l’enlisement de la coalition occidentale sur le terrain et les progrès inexorables des rebelles. De nombreux militaires le disent ou l’écrivent et l’acharnement à les faire taire du pouvoir actuel suffit à valider la pertinence de leurs analyses. Alors, le petit personnage trempé par la pluie qui tint, le 19 juillet, un discours qui prétendait à l’élévation sur le sens de notre engagement en Afghanistan et sur les “valeurs françaises” qu’il trahit à chaque instant ne peut plus abuser personne dans la communauté militaire. Décréter urbi et orbi un “hommage de la nation” et filer la métaphore sur le lien armée-nation qu’il s’est acharné à détruire en anéantissant l’une et l’autre relève davantage de l’imposture que de l’émotion ou du sens politique: il y a toujours des voix à gagner -ou à conserver- quand les sondages inquiètent. La manoeuvre est sans surprise et ne doit pas endormir notre lucidité.

 

Souhaitons, pour finir, que cet hommage qui, nonobstant ce qui vient d’être dit, ne manqua pas de grandeur, mette un terme aux lamentables polémiques qui ont entouré la célébration du 14 juillet. En contestant la légitimité du défilé militaire qui est le temps fort de la célébration de la Fête Nationale dans notre pays, Eva Joly a renoué avec l’antimilitarisme bêlant de son camp: on fera, a-t-elle dit, un grand défilé républicain et transgénérationnel où le bobo tiendra la main de l’ouvrier, on criera “Vive la vie!” et tout le monde sera content! On pourrait rappeler à Mme Joly que ce défilé militaire est une chose fort ancienne puisqu’il a été institué en 1880. On pourrait lui expliquer qu’il avait justement pour but, dans l’esprit des fondateurs de la IIIème République, d’exalter le lien armée-nation qu’on n’évoque plus aujourd’hui, à des fins d’auto-promotion, que devant des cadavres. Le Premier Ministre a cru bon d’ironiser en réponse sur les origines norvégiennes de Mme Joly et sur sa méconnaissance apparente de l’histoire de France. M. Fillon ne manque pas d’air: à jouer au chevalier blanc de la fierté nationale et au distributeur de brevets de patriotisme, il veut probablement faire oublier que son gouvernement a été, de tous ceux qui se sont succédé depuis les débuts de la Vème République, celui qui a le plus humilié l’institution militaire et compromis son avenir. Quant aux protestations du choeur des pleureuses de la gauche des beaux quartiers sur la sortie “xénophobe” de M. Fillon, on y croit vraiment…: si Mme Aubry veut restaurer le prestige de l’armée, qu’elle y consacre au moins une partie de sa réflexion de candidate. Tout cette volaille s’agite et caquette beaucoup, mais on a peine à croire qu’un aigle puisse grandir au milieu de cette basse-cour .

 

La retransmission télévisée de la cérémonie des Invalides nous a au moins donné à voir une belle image: derrière notre petit président clopinant jusqu’à sa voiture, la caméra a cadré la statue de Napoléon veillant sur la Cour d’Honneur. Lui aussi était un homme petit. Mais il était grand…

 

 

Honneur et patrie.

Par Honneur et patrie
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

Honneur et Patrie

Recherche

Au drapeau !

 

Nous sommes...

associations et organisations

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus